Tu ne sais rien…

Lorsque je n’avais pas d’enfant, j’avais le jugement assez facile. Je ne comprenais pas pourquoi cette femme à l’épicerie avait les cheveux gras. Franchement! Elle aurait pu prendre le temps de se doucher avant de venir acheter ces quelques articles qu’elle passait à la caisse rapide. Je ne comprenais pas non plus pourquoi cet enfant qui courrait partout dans les allées avait du ketchup sur son t-shirt! Pourquoi sa mère ne l’avait-elle pas changé avant de venir faire ses courses? Et il y a eu cette femme aussi. J’avais stationné ma voiture à côté de la sienne et en jetant un coup d’œil, j’ai vu qu’elle tentait de se maquiller dans son rétroviseur. Elle pleurait beaucoup trop pour que du maquillage tienne sur ses yeux! Elle voulait se maquiller pour une raison que j’ignore, mais je la trouvais un peu spéciale de s’acharner ainsi. Je suis sortie, j’ai fait mes courses et quand je suis revenue vers ma voiture, la sienne n’était plus là.

Les années ont passé et je suis devenue celle qui cache ses cheveux gras sous une casquette. Je suis devenue cette femme incapable de se maquiller à l’aide d’un rétroviseur, dans un stationnement, parce que, chaque fois que je me retrouve seule, mon instinct de survie lâche et tout ce que j’ai accumulé de larmes ne cesse de ruisseler sur mes joues.

Les gens que je croise ne savent pas que chaque matin, je me réveille avec la tâche ingrate d’aller ramasser les excréments de ma fille un peu partout sur ses murs, ses couvertures, ses jouets. Ils ne savent même pas le nombre de formulaires que j’ai à remplir pour tenter d’avoir de l’aide pour elle. Ils ne savent pas que les diagnostics s’accumulent tellement dans son dossier médical que, quand on me demande d’en faire la liste, j’en oublie parfois. Les gens ne savent pas que chaque jour ma fille me rout de coups, m’arrache des cheveux, me mord et me griffe. Les gens ne savent rien, mais leur regard, lui, en dit long.

Alors qu’eux ne savent rien de ma réalité, moi je sais maintenant que parfois, même une douche devient un exploit quand il y a plus de tâches sur notre liste que d’heures dans une journée pour les effectuer. Je sais aussi que de changer un enfant peut occasionner la crise du siècle et que cette crise serait celle de trop, celle que je n’aurais pas l’énergie de gérer. Au diable le ketchup sur le t-shirt alors qu’on fait des courses, voilà cette bataille que je refuse. Je sais également que de vouloir cacher ses cernes, ses nuits d’insomnie, n’est pas un caprice, mais bien un besoin de se reconnaître dans le miroir alors que l’on se sent tellement perdue dans la lourdeur de ses responsabilités parentales.

J’ai affronté bien des choses depuis la naissance de ma fille. J’ai lutté contre le déni, j’ai appris à calmer ma colère face à l’injustice de l’épaisseur de son dossier médical, j’ai apprivoisé ma tristesse et j’ai fait connaissance avec la résilience. Par contre, il y aura toujours ces matins qui sont lourds, ces nuits sans sommeil, où j’aurai peine à vaquer à des occupations bien banales et où je sentirai ce jugement se poser sur moi en ayant comme seule envie de répondre : tu ne sais rien.

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